Papillons, gechos et palmiers
Sumatra, Nias, Java, Bornéo…
Retourner en Indonésie pour la deuxième fois en moins de huit mois depuis mon premier voyage, a été pour moi une chance et l’occasion d’approfondir ma connaissance de certains aspects de ce peuple: Doux, joyeux, attaché à la terre, et pourtant désireux de s’émanciper en se lançant dans la ruée vers l’or ou en cherchant un emploi davantage rémunéré en Malaisie. Ce qui me frappe, c’est l’étendue verdoyante et infinie de cette forêt si sauvage qui, chaque fois qu’elle est réduite, ne tarde pas à repousser, encore plus luxuriante et dense.Sur ces îles, on ne trouve pas que de la verdure, mais aussi des animaux de toutes sortes, dont certains ont accompagné ce voyage en réapparaissant aux moments les plus cruciaux et les plus tendus. Les grands papillons de toutes les couleurs se manifestaient par leur vol fascinant chaque fois que la situation était incertaine, que la compréhension d’un passage était énigmatique, que le moral était quelque peu en berne. Il suffisait de les regarder pour que la pensée s’élève et se tourne à nouveau vers le ciel, pleine d’espoir. Les geckos, petits reptiles transparents, rapides et rusés, que l’on trouve partout dans la maison et qui se déplacent avec agilité sur les murs ; ces lézards peuvent sembler gênants, mais se nourrissant d’insectes, ils sont inoffensifs pour l’homme et constituent une sorte de présence et une compagnie discrète et cachée. Ce ne sont là que quelques-uns de nos compagnons de voyage.
Avec Sœur Maria Luisa Caruso, conseillère générale et présidente de la Fondation Thouret, nous étions là pour une mission : redonner vie, à travers un projet, à Esperanza ou plutôt à Esperanza Baru (la Nouvelle Espérance). Ce terrain de 21 hectares appartient aux Sœurs de la Charité en Indonésie, et se trouve précisément dans la région de Kalimantan. Une parcelle si vaste qu’à première vue, elle semble sans limites. Cultivée en grande partie de caoutchouc, elle contient à l’intérieur au moins trois petits lacs, neuf puits et trois maisons où l’on peut vivre tranquillement et confortablement. Avec l’aide de nos consœurs indonésiennes, nous nous engageons dans un projet axé sur la biodiversité, qui permettra la création d’emplois et d’offrir un logement à ceux qui sont prêts à parier sur cet avenir. Durant ce séjour, nous sommes allées à la rencontre de nombreuses personnes représentant autant des administrations publiques que des associations privées, qui exploitent déjà des terres et pratiquent l’élevage intensif de poules pondeuses.

Parmi elles, la coopérative nous ayant le plus convaincues par son approche concrète se nomme Keling Kumang. C’est une organisation dédiée au microcrédit, qui dispose de points de vente et de production partout dans la région. Dès le premier contact, elle s’est révélée être une excellente référence tant au niveau de ses compétences agricoles que pour son réseau de vente très étendu. Quelques-uns de leurs dirigeants nous ont accompagnés pour la visite d’Esperanza. Mis à part les difficultés du trajet en pick-up – une route complètement boueuse et pleine de nids-de-poule – nos visiteurs ont été séduits par le potentiel du terrain. Une fois enrichi en minéraux, il pourrait produire en abondance… non seulement au niveau des cultures mais aussi de l’élevage, notamment de poules pondeuses. La seule ville de Sintang, plus grande agglomération à proximité d’Esperanza, affiche une demande mensuelle de sept millions d’œufs, dont 10 % seulement sont satisfaits. Il existe donc un réel potentiel qui nous permettrait de garantir un certain nombre d’emplois à la population des villages. Le maïs hybride est lui aussi très demandé pour l’alimentation animale, et là encore, sa production localement est insuffisante. Autre initiative lancée par le gouvernement : une campagne de « repas gratuits » pour les enfants des écoles maternelles et primaires alentour. Cette décision pourra également stimuler les ventes potentielles, compte tenu des besoins en fruits et légumes d’une population scolaire nombreuse et très jeune. Notre souhait sur cette terre est de créer un pôle de production respectueux de la biodiversité, un centre agricole où chacun se sentirait collaborateur estimé qui apporterait, grâce à ses compétences, innovation et expérimentation. Les femmes, tout particulièrement, sont le moteur de la société indonésienne : nous imaginons déjà une coopérative féminine au sein de laquelle les sœurs pourraient animer des parcours de développement humain et spirituel, mais aussi professionnel. Un petit centre de santé pourrait être aussi point de référence; Un jour par semaine, il serait possible de bénéficier d’une consultation médicale de qualité… Tels sont, entre autres, les aspirations que nous partageons avec nos sœurs indonésiennes. Trois de nos soeurs, Sœur Iki, Sœur Siwi et Sœur Francisca, se sont immédiatement proposées comme actrices principales de cette requalification, de sa mise en œuvre, et comme défenseures de la biodiversité. Car c’est précisément la biodiversité qui est menacée dans de nombreuses régions d’Indonésie. Les terres déboisées sont en grande partie remplacées par des étendues de palmiers à huile, envahissantes et nuisibles pour la capacité productive future de la terre elle-même.

L’huile de palme est un marché attractif (grâce à sa polyvalence dans les secteurs de l’alimentation, des cosmétiques et des biocarburants) et l’Indonésie, avec la Malaisie, en détient 86 % de la production. Nous espérons qu’avec l’aide de tous et de nombreux acteurs, nous pourrons concrétiser ce projet varié en offrant des opportunités d’emploi et de croissance à de nombreuses personnes et en transformant la filière d’huile de palme en un processus plus vertueux et respectueux de la grande diversité de la faune et de la flore déjà présentes sur le territoire. Nous remercions déjà chaleureusement tous ceux qui s’investissent à diffuser ce projet et nous mette en relation avec d’autres personnes susceptibles d’y collaborer. Au nom de la Fondation Thouret, nous remercions Mme Harina pour sa proximité, sa générosité et pour avoir rendu possible cette importante rencontre avec le maire de Sintang, M. Bala. À cette occasion, M. Bala nous a assuré de son intérêt et de son soutien, notamment pour le problème récurant de la route menant à Esperanza.
Sr Isabella Ayme
